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Conférence du frère Lode PDF Imprimer Email

Frère Lode VAN HECKE,
prieur de l’abbaye d’Orval

En Esprit et en Vérité

Méditation chrétienne sur la prière.

Conférence donnée à Arlon
pour les 24 heures de Prière
le 10 février 2006

Table des matières

INTRODUCTION

I.    PRIER SELON SA VERITE

a Dieu est Autre
b Le silence
c L’engagement
d Le discernement

II.    PRIER … GUIDES PAR SON ESPRIT

a Un acte de foi.
b les grands repères.

1. gratuité
2. efficacité
3. spontanéité
4. moyens

a. Le corps.
b. Le recueillement
c. les psaumes
d. la prière communautaire
e. formes de prière

1. Prière de demande et d’intercession
2. L’action de grâce et la louange
3. Autre formes de prière

CONCLUSION
Prière et image de Dieu

INTRODUCTION

Bonsoir à toutes et à tous.

Si Jésus nous a enseigné une prière spécifiquement chrétienne, le « Notre Père », il nous a aussi laissé une indication fondamentale sur la nature de sa propre prière : les vrais adorateurs adoreront le Père en étant guidés

par son Esprit
et selon sa vérité  (cfr Jn 4, 23).

C’est donc à cette double exigence que le chrétien doit sans cesse éprouver son cheminement de prière : comment sinon prendre au sérieux cet autre verset de saint Jean au chapitre 14 : Jésus est «le Chemin, la Vérité et la Vie » (v. 6) ?

Considérons ce qui a trait à cette essence de la prière chrétienne en mettant en avant quelques aspects (non exhaustifs) de ce que cela représente concrètement.

Ainsi, ma conférence aura deux parties : « prier selon sa vérité » et « guidés par son Esprit ».

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PRIER SELON SA VERITE

1. a  Dieu est Autre

L’expression « selon sa Vérité » indique bien que ce n’est pas la part de vérité qui est mienne sur laquelle porte ma prière.

Rappelons d’abord quelque chose de toute simple et qui vaut pour toute prière, dans n’importe quelle religion ou même en dehors d’un contexte religieux déterminé.

Dans la prière on s’adresse toujours à quelqu’un. On ne connaît peut-être pas son identité, ou on ne veut pas lui donner un nom. Mais il est essentiel que celui à qui on s’adresse soit autre, différent de soi-même, et qu’il soit reconnu est respecté et reconnu dans son altérité.

En toute prière importe aussi que cet autre soit plus grand. Quand nous prions, nous ne faisons pas d’introspection. Ceci est vrai dans toutes les religions. Dans la prière la relation est toujours asymétrique. Dieu n’est pas un « copain » - aussi quand nous l’appelons Père et même abba, papa  à la suite de Jésus. Il est autre et plus grand. Comme le dit le Notre Père : il est « aux cieux ».

C’est donc vrai aussi dans la foi chrétienne. La grandeur de Dieu y prend pourtant cette forme si paradoxale d’un plus grand qui s’identifie au plus petit, au point qu’un centurion dira d’un crucifié : « Vraiment celui-ci était fils de Dieu » (Mt 27, 54)

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1. b Le silence

Comment saisir l’altérité de Dieu, le tout-Autre, sans se mettre dans le seul lieu quelque peu proportionné à son mystère : le lieu du silence ? Mais ce silence n’est pas un vide. Il est traversé par la Parole de Jésus, le Verbe. C’est ainsi que la prière est d’abord écoute.

Jésus n’aime pas la répétition de trop de paroles : « Dans vos prières, ne rabâchez pas comme les païens : ils s’imaginent qu’en parlant beaucoup ils se feront mieux écouter. N’allez pas faire comme eux ; car votre Père sait bien ce qu’il vous faut, avant que vous le lui demandiez. ! »  (Mt 5, 7-8)

1.   La prière commence plutôt dans la parole entendue, dans l’écoute.

La bible revient constamment sur cette attitude fondamentale. Nous devrions faire nôtre la merveilleuse phrase du jeune Samuel: « Parle, Seigneur, ton serviteur écoute » (1 Sam. 3, 10).

Ecouter signifie : sortir de soi pour accueillir ce qu’un autre me dit, pour recevoir ce qui vient d’ailleurs.

Peut-être cela mettra-t-il mon désir à l’épreuve.

Mais grâce à l’écoute, j’entre en relation. Il suffit d’entendre les difficultés dans les couples pour mesurer les conséquences d’une absence d’écoute mutuelle. L’autre disparaît et à la longue la relation casse.


Oui, déjà l’écoute est un travail, une ascèse. Et sans l’écoute, le reste est compromis, faute de base solide. Comme dit Jésus : « celui qui n’écoute pas la Parole construit sa maison sur le sable. »

Remarque :

Dans la tradition judéo-chrétienne (biblique) l’écoute est plus importante que la vision. Quand on dit cela aujourd’hui, les gens ont souvent l’air étonné. Peut-être parce que notre société est une société de l’image. Mais tous les auteurs spirituels insistent sur le fait que voir Dieu est réservé pour plus tard.

L’attitude anthropologique dans la vision est tout à fait différente de l’attitude dans l’écoute. La vision est caractérisée par l’immédiateté. Je saisis une vue en une seule fois. Ainsi les gens zappent et surfent de l’une image à l’autre, en faisant des expériences ponctuelles successives, sans lien même l’une avec l’autre. L’écoute par contre se vit dans le temps : je dois attendre la fin de la phrase pour en comprendre le sens et l’expérimenter. On peut dire que, même pour voir réellement une peinture, il faut la lire. (Les « peintres des icônes » sont des « iconographes » : des écrivains d’images, qu’il faut donc lire.)

Pensons au récit du buisson ardent. Moïse est curieux de voir ce phénomène étrange d’un buisson qui brûle sans se consumer. Il s’approche donc pour mieux voir. Mais Dieu le retient immédiatement : «N’approche pas d’ici ». Moïse doit plutôt écouter comment Dieu se révèle: « Je suis le Dieu de ton père… je suis celui qui suis » (Ex. 3, 5.14).

Nous pourrions rappeler toute une série d’autres textes qui vont dans le même sens. Dans le Nouveau Testament il y a par exemple la scène de la Transfiguration. Les apôtres sont évidemment saisis par la transformation qui a lieu en Jésus sur la montagne. Mais ils partent de là avec dans les oreilles la voix de Dieu qui disait : « Celui-ci est mon fils bien-aimé ; écoutez-le. »

De cette injonction saint Bernard de Clairvaux tire la conclusion : « Garde donc la parole de Dieu à la manière dont tu peux le mieux conserver la nourriture de ton corps. … Il faut qu’elle soit entraînée, pour ainsi dire, dans les entrailles de ton âme, qu’elle passe dans l’élan de ton désir et dans ta manière de vivre. Mange le bien, il fera les délices de ton âme par sa qualité nutritive. N’oublie pas de manger ton pain : il ne faut pas que ton cœur se dessèche ! » (Sermon V pour l’Avent, 2) Dans l’Apocalypse nous lisons d’ailleurs cette jolie expression : « prends le livre et… mange-le ! » (Apoc. 10, 8-10).

2.  Nous écoutons Jésus parce que sa prière est la norme de notre prière.

Oui, Jésus inspirait ses disciples quand il priait, au point qu’ils lui demandaient : « Seigneur, apprends-nous à prier » (Lc 11, 1).

Et c’est étrangement au moment où sa prière n’est pas exaucée que nous découvrons le mieux de quoi il s’agit dans la prière.

A Gethsémani l’heure est tragique pour Jésus, son «âme est triste à en mourir » (Mc 14, 34). Il tombe à genoux et supplie Dieu : « Père, tout est possible pour toi, éloigne de moi cette coupe ! » (id. 2) Laissons pénétrer en nous ces mots, parce qu’il faut en sentir tout le poids, dit avec chaque fibre d’un corps souffrant, avec un cœur meurtri et angoissé. Seulement alors nous entendons les mots qui suivent et qui disent l’âme de sa prière, la norme de notre prière… « non pas ce que je veux ; mais ce que tu veux. »

3.  La vraie prière n’est jamais seulement dans le prolongement de notre désir humain. Accepter la volonté de Dieu, c’est le rencontrer, Lui, au-delà de nos aspirations les plus légitimes, les plus intimes.

Vous voyez comment dans la prière chrétienne quelque chose bascule. Au centre n’est plus celui qui prie, mais Dieu qui est prié. Il y a un mouvement de l’homme vers Dieu, dans la confiance que Dieu est l’amour en personne et ne peut que vouloir le bien de l’homme, même si – peut-être – l’homme ne comprend pas la réponse, ou l’apparente non-réponse.

Ecoutons la promesse que saint Benoît formule dans le prologue de sa règle pour les moines. Il dit la promesse du Seigneur lui-même, en des termes empruntés au prophète Isaïe. « Lorsque vous agirez de la sorte, mes yeux seront sur vous et mes oreilles attentives à vos prières, et avant même que vous ne m’invoquiez, je vous dirai : ‘Me voici’ (Is 58,9) ». C’est que Dieu nous cherche avant que nous le cherchions.

On dirait que tout – du moins beaucoup – se trouve dans la qualité de notre écoute. C’est d’ailleurs tout le thème de la parabole du semeur. Sans accueillir la parole comme une bonne terre, elle ne porte pas de fruit. Sans persévérer dans l’écoute, celle-ci n’aura jamais de solidité. Sans écarter les épines des soucis, de la richesse et des plaisirs superficiels, la parole étouffera (Lc 8, 12-14). Alors, cultivons notre cœur comme le paysan sa terre, avec fidélité, foi, et même entêtement. Mais aussi avec méthode et sagesse, tenant compte de l’expérience des autres.

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1. c     L’engagement

Nous percevons maintenant que prier « selon sa Vérité » demande de notre part un engagement constant et assidu.

La prière a plusieurs choses en commun avec l’art et l’amitié. Par exemple, l’amour suppose un engagement constant - sinon il s’affaiblit – et le musicien doit s’exercer beaucoup pour être à même d’interpréter une pièce. La prière implique à son tour une pratique assidue. On apprend la prière en priant, en priant souvent et dans des situations très diverses. C’est en ce sens que prier est un travail. Elle requiert comme tout travail, de la compétence.

La prière est donc une « ascèse ». 
Le mot ascèse, d’origine grecque, veut dire « effort systématique», comme dans l’athlétisme.

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1. d     Le discernement

Notons aussi que tout engagement - pour qu’il reste dans le temps source de vie et de liberté - doit être évalué, concrètement réajusté. Cela demande un bon discernement qui, dans la vie de prière, est d’autant plus nécessaire que Dieu ne me parle pas « en direct », comme le ferait un conjoint, un ami, un collègue.

C’est pourquoi il est bon de pouvoir parler de sa prière à quelqu’un qui a de l’expérience et peut donner des conseils. A quelqu’un qui est en même temps capable de discerner l’œuvre de l’Esprit dans notre vie. Cela suppose évidemment que lui – ou elle – pratique la prière. Il aidera par exemple à garder la bonne mesure. Il sait comment se comporter avec les distractions. Il connaît les tentations qui sont propres à une vie de prière. Pour atteindre une certaine profondeur son aide est indispensable. C’est d’ailleurs par le contact direct avec des personnes qui prient que nous apprenons la prière, plus que par des livres ou des exposés théoriques.

On prie pour ainsi dire par contagion. Comme on apprend l’art en « empruntant les yeux, les oreilles » d’un parent, d’un ami, d’un maître.

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PRIER … GUIDES PAR SON ESPRIT

Tout ce qui précède n’est que bien peu si ma prière ne se laisse pas guider pas l’Esprit du Père : l’Esprit Saint. Nous voici dans la deuxième partie de cette conférence.

Comment évoquer avec vous ce soir – donc de manière malgré tout générale - cette guidance par l’Esprit, Lui dont on ne sait ni d’où Il vient ni où Il va ?  Et pourtant saint Jean nous rapporte encore cette parole de Jésus : « Quand viendra l’Esprit de Vérité, il vous conduira dans toute la vérité » (Jn 16, 13)

2.a     Un acte de foi.

Prier est dans son essence un acte de confiance – un acte de foi – en l’Esprit. Ce n’est plus simplement un travail de ma part dans un engagement constant. Prier devient bien plus une libre acceptation du travail de l’Esprit en moi.

Sans la prière la foi se vide d’elle-même et l’espérance se meurt car la vraie prière chrétienne est celle de Jésus en moi : « si je prie, ce n'est plus moi mais le Christ qui prie en moi » (Gal 2,20). Et encore : « c’est l’Esprit Saint qui fait de nous des enfants de Dieu et qui nous permet de crier à Dieu : ‘Abba’, Père. » (Rom 8, 15)

Voici donc la nature authentique d’une prière chrétienne.

La prière est la façon par excellence de vivre la foi.

En fait, la foi ne précède pas la prière, comme si on pouvait les séparer. Il ne faut pas attendre d’être croyant pour prier. On devient croyant en priant.

Ne pas prier fait dessécher la foi. Alors un jour on la mettra de côté, dans le musée des idéologies, comme un souvenir du passé.

Sans la prière la foi est comme exsangue.
Sans la prière l’espérance aussi se meurt, parce qu’on reste dans l’autosuffisance. 
Et la charité se réduit à la philanthropie.


Le mot latin pour la foi – fides - suggère le pacte, l’alliance, la parole donnée. Dieu nous a donné le premier sa parole dans le Christ – son Verbe. Nous donnons notre parole dans la prière qui est donc toujours en même temps une profession de foi.

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2.b     La gratuité.

Comme « Dieu est Amour » (1Jn 3, 8) la prière chrétienne s’épanouira au cœur de la plus belle vertu de l’amour : la gratuité.

Je reviens ici à ma comparaison avec l’amitié et l’art.

1.     Je les ai déjà comparés à cause de l’importance de l’engagement. Mais il y a quelque chose de plus fondamental. La prière partage avec l’art et l’amitié son aspect de gratuité. La beauté de l’art est là pour elle-même. L’amour aussi se suffit à lui-même; un amour qui se paie porte un autre nom. De même pour la prière. On prie finalement parce qu’on prie ; on prie pour prier. Exactement comme on aime parce qu’on aime et qu’on aime pour aimer. Quelqu’un l’a exprimé ainsi : « [il faut] bien voir que la prière dont on veut savourer les fruits contient en elle le ver sournois qui dévorera le fruit. On ne peut marchander avec Dieu qu’à fonds perdus. » (P. Christian de Chergé) Nous ne prions pas pour obliger Dieu à donner quelque chose, ni pour « prendre » de l’énergie, comme on avale des fortifiants. Nous recevons certes de l’énergie dans la prière, mais uniquement dans la mesure où nous nous y abandonnons sans rien prendre, pour tout recevoir.

Une des difficultés pour l’homme moderne est liée à sa recherche effrénée d’efficacité. Il veut des fruits, des résultats. Alors, il veut que la prière « rapporte » quelque chose. Peut-être ce quelque chose est-ce simplement : se sentir mieux dans sa peau, être apaisé. Et pourquoi pas ? Ces aspirations ne sont pas indignes de Dieu. Mais tout cela ne vient que par surcroît.

C’est comme le bonheur. En tout ce que nous faisons, nous aspirons quelque part au bonheur. Mais celui qui est trop obsédé par le bonheur devient progressivement incapable d’en jouir. C’est une loi paradoxale, mais qui se vérifie partout. Seul est capable de bonheur, celui qui a le sens de la gratuité, qui lâche prise. C’est lui qui reçoit le bonheur par surcroît. Le bonheur vient se déposer sur notre épaule comme un papillon, quand nous ne l’attendons pas. Quand nous essayons d’attraper le papillon, il s’envole et nous abandonne. Que signifie qu’une société – la nôtre, la seule qui par la publicité veut faire croire que le bonheur s’achète ou s’acquiert par l’effort – est qualifiée de « société dépressive » ?

2.     Le paradoxe est que la gratuité donne sens à la vie. La prière, comme l’amitié et l’art, tire toute son efficacité du fait qu’elle ne sert à rien et pourtant fait vivre. On peut tout avoir et ne pas savoir pourquoi on se trouve sur la terre. On peut être pauvre, mais rayonner la vie, parce qu’on a des amis fidèles, ou parce qu’on est capable d’apprécier la musique de Mozart.

J’ai un ami qui a survécu grâce à Mozart. Ce qu’aucun psychologue ni aucun médicament pouvaient faire, Mozart l’a réalisé. Mozart est donc bien efficace. Et pourtant il ne sert à rien : on ne mange pas sa musique et elle ne vous donne pas un toit sur la tête.  C’est la même chose avec la confiance en Dieu dans la prière. Son efficacité est d’abord d’un autre ordre. 

3.     À ce niveau d’authenticité la prière chrétienne est aussi spontanéité, celle de la LIBERTE.

Ecoutons Thérèse de Lisieux. Elle le dit sans complication :
"(...) je fais comme les enfants qui ne savent pas lire, je dis tout simplement au Bon Dieu ce que je veux lui dire, sans faire de belles phrases, et toujours Il me comprend.... Pour moi la prière, c’est un élan du coeur, c’est un simple regard jeté vers le Ciel, c’est un cri de reconnaissance et d’amour au sein de l’épreuve comme au sein de la joie; enfin c’est quelque chose de grand, de surnaturel qui me dilate l’âme et m’unit à Jésus." (Ms.C 25r/18-25v/2)

Nous pouvons même être là, sans parler et dans la simple conscience de la présence divine. Le Curé d’Ars demandait à un paysan comment il faisait pour prier seul dans l’église. Vous connaissez sans doute sa magnifique réponse : « Je L'avise et Il m'avise ».
Cet homme savait qu’il n’était jamais autant lui-même que dans ce mouvement d’union à Dieu.

La spontanéité dans la prière est normale, parce que la foi est une forme de confiance. Et là où il y a la confiance, le cœur s’exprime librement.


4.     Cependant, pour soutenir la prière les jours d’aridité, de sécheresse intérieure et pour aussi déjouer les pièges de nos imaginations par un discernement des œuvres authentiques de l’Esprit en nous, la vie monastique contemplative a progressivement éprouvé une tradition que modestement nous essayons de vivre chaque jour et aussi de transmettre car tout un chacun peut y trouver nourriture pour son propre chemin spirituel.

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Quels sont les grands repères de notre prière ?

a. Le corps.

Si la parole est essentielle dans la foi chrétienne, n’oublions pas le rôle du corps, comme nous le faisons trop souvent.

Je suis convaincu que beaucoup de chrétiens sont allés chercher une lumière dans les religions orientales parce qu’ils ont l’impression que dans notre tradition le corps est sous-estimé.

N’est-il pas contradictoire qu’une religion qui honore l’univers et le monde matériel comme l’œuvre du Dieu Créateur mette cette création au rancart et traite trop souvent le corps comme quantité négligeable. Il suffit d’observer la posture de notre corps durant la prière personnelle et même – ou surtout - pendant nos liturgies.  L’absence d’attitude priante doit nécessairement influencer négativement ce qui se passe à l’intérieur de nous. Quelle contradiction entre un corps assoupi, tassé comme un sac de pommes de terres, et « l’âme tendue vers Dieu ».

Et pourtant, l’iconographie chrétienne nous fait voir des gestes qui ont été utilisés à travers les siècles.
Ils sont plus ou moins les mêmes dans toutes les cultures. C’est que le corps a sa propre grammaire gestuelle.

Etre debout, bien droit devant Dieu, littéralement, corporellement, quelle beauté.
Il y a aussi la noblesse du geste incliné.
Ou le « fier agenouillement » dont parle le poète Charles Péguy.
Les mains et les yeux levés vers le ciel, comme disent les psaumes.

Le corps expressif dit quelque chose que même les mots ne sauraient dire. Dans la danse ou le ballet le corps montre à quel point  il a son propre langage.


Pour le dire en résumé, rien de mieux que les paroles de saint Paul : « Le corps est pour le Seigneur et le Seigneur est pour le corps » (1 Co 6, 15). Belle justification de la danse sacrée.

b. Le recueillement

Je ne parlerai pas ici des méthodes de prière, des multiples façons de faire. J’indique seulement l’écoute comme point de départ indispensable, parce qu’elle est tellement menacée par le bruit et les distractions qui nous entourent de toute part. En d’autres termes,

…pour être capable d’écouter il faut développer sa capacité de recueillement et de silence. Dans le recueillement nous nous retirons de ce qui nous disperse. Nous nous libérons de l’illusion que des choses de l’extérieur peuvent nous combler. Il faut un certain temps pour y arriver. Mais le recueillement fait la transition nécessaire entre l’activité qui précède la prière et la prière.

Quand je passe du travail à la prière, pendant tout un temps, ce sont des idées autour du travail qui reviennent à l’esprit.
Nous avons besoin d’un temps de « déconditionnement ».

Alors, l’écoute peut devenir prière méditative.

On s’abandonne à la signification des mots dans la bible ;
on laisse couler en soi un chant ;
ou on accueille le message exprimé dans une icône,
ou dans un autre symbole (la lumière par exemple)
ou encore dans une personne, qui est un modèle d’identification.

Nous laissons agir le message en notre cœur réceptif. Et la parole opère vraiment quelque chose. Petit à petit on reçoit un sens à sa vie, on fait l’expérience d’une plus grande union à Dieu.

c. les psaumes

Nous pouvons regretter d’avoir perdu la spontanéité de l’enfant.

La souffrance inhérente à toute vie humaine en est la première cause : les déceptions, les contraintes, mais aussi les mauvaises habitudes, les envies, la violence intérieure, l’agressivité. Il faut traverser péniblement toute une épaisseur qui sclérose notre cœur, pour entendre la puissance salvifique des mots, pour recevoir ce que Dieu même murmure en nous, pour devenir… « enfants de Dieu ».

Ici les psaumes et d’autres prières existantes nous aident.

  • Ils donnent voix à tous nos sentiments même les sentiments méconnus ou négatifs.
    Mais aussi, ils libèrent en nous la louange refoulée.
    Ils disent tout : la haine et la violence ; la joie et l’admiration ; l’inquiétude et l’espoir. Ils nous fournissent des mots et des images qui permettent d’exprimer la dynamique de la vie dans toute sa densité.
  • Mais les psaumes font autre chose que nous révéler à nous-mêmes.
    Ils sont aussi une parole qui révèle Dieu dans son altérité.


C’est par ce double mouvement de nous vers Dieu et de Dieu vers nous qu’ils sont de vraies prières.
Ainsi, Dieu devient quelqu’un de personnel dans notre vie.

  • C’est en fait l’Esprit qui prie en nous, l’Esprit de Dieu qui nous a été partagé. Sa parole reçue comme si elle était dite pour la première fois, libère en nous la prière spontanée.
  • Les psaumes étaient priés, « pratiqués » par Jésus.
    Ils nous aident à comprendre Jésus.

Une réponse :  J’ai dit que les horreurs de la vie peuvent détourner de la foi certaines personnes. Comment expliquer la souffrance si Dieu est bon ? Cette question est incontournable.

Mais nous avons aussi des témoignages qui nous disent combien Dieu reste présent, en dépit des horreurs que les gens se font entre eux. Ces témoignages eux aussi sont forts et convaincants.

A l’occasion de mon premier engagement dans la vie monastique (il y a presque trente ans), ma famille m’a offert un petit psautier. J’ai écrit sur la première page : une citation du pasteur Roland de Pury, cette belle figure du protestantisme français qui a été incarcéré à cause de sa résistance contre le nazisme. En collaboration avec des prêtres catholiques, il cachait des enfants juifs. Le pasteur écrit dans sa cellule de prison : « Quelqu’un est donc entré ! Quelqu’un qui, pour me rejoindre au fond de cet abîme, a donc passé par cette porte fermée, quelqu’un qui est le Maître du ciel et de la terre, quelqu’un qui est mon Seigneur et mon frère ! Jésus-Christ est là. C’est lui qui crie dans les psaumes, c’est lui qui les prononce, et nous ne les lirons plus jamais sans savoir que Dieu s’est laissé enfermer dans la longue prison de l’histoire humaine, tout exprès  pour dire les Psaumes avec nous, pour pousser avec nous le dernier cri de la détresse humaine : « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Comment ne pas retourner toujours à nouveau aux psaumes, prières de Jésus et trésor de notre prière ?

d. la prière communautaire

Il faudrait encore développer l’aspect communautaire de la prière.
Ici nous pourrions faire une distinction entre

l’importance de prier ensemble et
la communion dans la prière, même quand on prie seul.

Les deux sont  aussi nécessaires.

A Orval, le mercredi soir à 19 :30 j’invite quelque fois des jeunes retraitants à assister à la demi heure de prière silencieuse de la communauté. Un jour, un de ces jeunes qui fait de l’alpinisme me dit au moment de l’évaluation: j’aime bien la solitude et je suis habitué à rester seul à contempler les montagnes. La nature est grandiose. Pourtant j’ai été autrement impressionné ici. Je lui demande : pourquoi ? Il répond : parce que c’était un silence partagé avec la communauté et que cela se passait dans l’église.

Il va de soi qu’il ne suffit pas d’être entouré par les autres. Nous le sommes tout le temps. Et on l’est beaucoup plus en pleine rue. Ce jeune a fait l’expérience de la communion. Cette communion a été ressentie dans un groupe priant, même si c’était une prière en silence.

Mais dans la prière, la communion va bien au-delà des murs de l’église ou du monastère. La communion avec l’église universelle fait toujours partie de la prière - même la plus solitaire - ; comme la solidarité avec les hommes et femmes qui sont nos frères et nos sœurs de par le monde.

Comment se sentir seul, isolé, quand on est conscient qu’au même moment des milliers de personnes sur notre terre s’adressent à Dieu ?

Les paroles des psaumes aident d’ailleurs à cette solidarité.

  • Un psaume de louange ne me convient pas nécessairement en ce moment-ci, parce que je me sens plutôt triste. Mais il est bon de prier avec ceux et celles chez qui la louange vient en ce moment spontanément sur les lèvres, parce que eux sont dans la joie. Cela relativise ma peine.
Les alléluias grégoriens ont cette propriété d’être une jubilation tout en respectant la souffrance qu’on peut ressentir au même moment.
  • L’inverse est vrai aussi. Quand je suis joyeux, il est utile de rester conscient de la souffrance de tant d’autres, une souffrance souvent extrême, qui fait crier des personnes : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Cela tempère une joie peut-être par trop naïve.

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 e. formes de prière

1 Prière de demande et d’intercession

Parlons de quelques formes de prière et d’abord de la prière de demande. Elle rencontre pourtant des difficultés chez l’homme moderne.
On a tellement décrié le Dieu bouche-trou que beaucoup de chrétiens se méfient de la prière de demande. Elle serait infantile et s’adresserait à un Dieu à l’image de l’homme.
Et pourtant - et quoiqu’on en dise - elle est toujours la première forme de prière. N’oublions pas que prier en latin est precari, mot dans lequel nous reconnaissons l’adjectif precarius, précaire. L’homme prie à partir de la conscience de la précarité de son existence. Il est conscient d’un manque.

La prière de demande montre justement que l’homme laisse tomber son autosuffisance pour se tourner vers quelqu’un d’autre. En ce faisant il quitte l’isolement qui est propre à l’orgueil. Avoir l’humilité de reconnaître ses besoins fait entrer en relation avec les autres et avec l’Autre (qui est Dieu).

Exactement comme l’enfant découvre les personnes autour de lui quand il s’adresse à eux, poussé par ses besoins vitaux. Nous avons toujours besoin de cette brèche dans notre autosuffisance pour élargir notre monde. Que cette prière ait besoin d’être purifiée, cela va de soi.

L’échec éprouvé fait que,

  • ou bien nous abandonnons la prière comme une illusion,
  • ou bien nous nous abandonnons à l’Esprit qui agit en nous et qui nous guidera vers une perception plus juste de Dieu.

N’est-il pas frappant que de nos jours des personnes quittent l’église parce qu’elle présenterait une image trop anthropomorphe -  trop humaine - de Dieu et que, quelque temps après, ces mêmes personnes se livrent à des superstitions de tout genre ? Là où la foi diminue la crédulité augmente. C’est très fréquent.
Dieu est remplacé par des étoiles, des pierres, des formules ou des gestes magiques.
Ne vaut-il pas mieux alors reconnaître ses besoins et s’engager dans un chemin de la prière qui élargit nos possibilités et fait émerger petit à petit le vrai visage libérateur de Dieu ?

Saint Paul témoigne de la mise à l’épreuve de sa prière. Il attendait autre chose de la prière que ce qu’elle lui offrait. Il comptait sur elle pour être libéré de ce qu’il appelait « l’écharde dans sa chair ». Nous ne savons pas de quoi il s’agissait exactement et peu importe. Sans doute Paul ne voulait-il plus porter le poids d’une souffrance qui était terrible pour lui. Mais il était aussi convaincu que c’était dans l’intérêt de Dieu et de l’évangélisation. Il écrit lui-même : « Par trois fois – cela veut dire en langage biblique : souvent -  j’ai prié le Seigneur pour que cette écharde s’éloigne de moi. Mais il m’a répondu : ‘Ma grâce te suffit : car ma puissance se réalise dans la faiblesse’. » (2Co 12, 7-9). La prière de Paul n’est donc pas exaucée. Dieu n’est pas du tout celui qu’il s’imaginait, quelqu’un qui enlève la souffrance par un tour de passe-passe magique. Paul fait par contre l’expérience que Dieu reste à ses côtés « dans la faiblesse ».  Et tout en s’abandonnant à Dieu « dans la faiblesse », Paul devient petit à petit conforme au Christ Crucifié, Celui qui le ressuscitera plus tard et… qui en quelque sorte le ressuscite déjà.

Le Notre Père reste ici évidemment la prière modèle par excellence.
Nous nous plaçons devant Dieu dans une attitude filiale, reprenant les paroles que son Fils nous a légué.
Et le centre en est : « que ton règne vienne ». Non pas « mon règne, ma volonté », mais « ton règne, ta volonté ».
Nous savons par expérience que cette prière a un corollaire. La volonté de Dieu ne s’exprime jamais dans l’abstrait. Nous ouvrir à la volonté de Dieu nous obligera à accueillir les hommes et les femmes autour de nous, avec leurs besoins. Au fur et à mesure que Dieu devient le centre de notre vie, l’autre homme et l’autre femme – surtout ceux qui souffrent moralement ou physiquement – occuperont une partie de notre vie. Il s’agit souvent des plus proches : le frère dans notre communauté, le partenaire dans le couple, nos propres enfants, nos collaborateurs dans le travail, etcetera. C’est tout près de nous que le règne de Dieu doit se réaliser !

La prière d’intercession – la demande pour les autres –

  • ne sert pas à rappeler à Dieu ce dont ils ont besoin. Il le sait mieux que nous, comme le rappelle Jésus dans l’évangile de Matthieu (Mt 6, 32).
  • Mais en priant pour l’autre, je m’ouvre, moi aussi, à ses besoins. Et je le fais devant Dieu. L’autre – avec ses besoins – m’est donné de la part de Dieu et devient mon prochain. Je peux même dire qu’il « entre en moi ». Prier pour l’autre n’a rien de sentimental. On paie de sa personne quand on prie réellement pour quelqu’un. Le saint Staretz Silouane (Mont Athos - +1937) dit que « prier pour les hommes veut dire: donner le sang de son propre cœur. » Une prière d’intercession est donc toujours aussi un engagement, elle contient une exigence éthique si je ne veux pas que ma prière soit du verbiage stérile. Elle engage à une plus grande conformité au Christ, qui a donné sa vie pour nous.

La prière fait prendre aussi conscience que l’Esprit Saint habite les autres comme moi. Voilà ma première solidarité, plus importante que tous les murs qui nous séparent.

Jésus nous encourage à demander l’Esprit Saint: « Si vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui l’en prient. » (Lc 11, 13)

L’Esprit crée l’ouverture en nous, qui nous permet d’aller vers les autres et vers Dieu, vers les autres en Dieu. Grâce à lui, Jésus vit en nous – n’est-il pas l’Esprit de Jésus ? – mais aussi, par l’amour les autres vivent en nous. Aimer, n’est-ce pas recevoir les autres au plus intime de notre cœur ? Voilà pour la prière de demande et d’intercession.

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2. L’action de grâce et la louange

A l’autre extrême de l’éventail des formes de la prière il y a l’action de grâce et la louange. Elles jaillissent spontanément quand je reconnais Dieu comme étant présent effectivement dans les événements et dans les autres. Sa grandeur fait chanter notre cœur.

L’action de grâce exprime la dimension eucharistique de notre foi.
Nous le répétons inlassablement en chaque eucharistie et plus particulièrement au début de chaque préface : « Vraiment, il est juste et bon de te rendre gloire, de t’offrir notre action de grâce, toujours et en tout lieu, à toi, Père très saint… ». Cela veut dire que tout peut devenir une expérience de salut, même la persécution.

Que le merci soit possible quand une situation est au pire, j’en veux pour preuve le testament d’un de mes frères trappistes, le frère Christian de Chergé, dont on a trouvé le testament après qu’il avait ait égorgé en Algérie avec six autres frères il y a exactement dix ans. C’est pour moi un des textes religieux majeurs du vingtième siècle. Nos frères de Tibhirine en Algérie savaient ce qu’ils risquaient en restant dans le pays, entouré de morts et de menaces répétées. Je lis les dernières phrases du Père Christian adressées d’avance à celui qui le tuerait. J’ajoute immédiatement qu’à travers les destinataires, ce testament est une confession et une prière. Il écrit : «Dans ce MERCI où tout est dit, désormais, de ma vie, je vous inclus bien sûr, amis d'hier et d'aujourd'hui, et vous, ô amis d'ici…! Et toi aussi, l'ami de la dernière minute – c’est-à-dire le tueur - qui n'aura pas su ce que tu faisais. Oui, pour toi aussi je le veux ce MERCI, et cet "A-DIEU" en-visagé de toi. Et qu'il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s'il plaît à Dieu, notre Père à tous deux. AMEN ! ». Celui que le Père Christian remercie, à travers les personnes, est finalement Dieu, même Dieu à travers son tortionnaire. Ici l’action de grâce est aussi pardon et devient même jubilation. La prière est le merci explicitement tourné vers Dieu : « Père, je te remercie. »

Si j’ai mis la prière de demande au début en disant que c’est de toutes façons par là que l’on commence à prier, ici,  je mets la prière d’action de grâce avec la louange à l’autre bout de la chaîne, parce que c’est la forme de prière la moins naturelle.

Anthropologiquement parlant, remercier n’est pas spontané chez l’homme. Un enfant doit apprendre à dire merci. C’est ainsi qu’il prend conscience qu’il n’est pas seul et que tout ne lui est pas dû. Quand on dit « merci » on est conscient qu’on s’adresse à quelqu’un, à une personne. On ne dit pas merci à une chose. Un enfant qui n’a pas appris à remercier reste narcissique et ne saura jamais vivre des relations satisfaisantes.

Mais ne sommes-nous pas souvent enfantins, immatures,  devant Dieu, n’ayant pas appris à voir sa présence dans la création et dans les autres, ni en nous-mêmes ? La prière nous rend sensibles à cette dimension de la réalité. Comme l’être humain montre son degré de maturité dans sa capacité de reconnaissance, nous montrons aussi que nous sommes adultes dans la foi par l’action de grâce. Quand Thérèse de Lisieux dit que « tout est grâce », elle exprime en même temps la maturité de sa foi. Elle fait écho à saint Paul qui demande : « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » (1Co 4, 7) Et dans l’eucharistie, nous faisons de toute notre vie une prière eucharistique, c’est-à-dire une action de grâce. Dieu s’y donne gratuitement. Nous reconnaissons ce don et nous sommes reconnaissants pour le don. En faisant de notre vie un don jusque dans la mort, notre mort est transfigurée en vie nouvelle.

Souvenons-nous de la dernière strophe du cantique des créatures de François d’Assise : « Loué sois-tu, Seigneur, pour notre sœur la Mort que personne ne peut éviter. Quel malheur pour ceux qui meurent avec un cœur mauvais ! Mais quel bonheur pour ceux qu'elle surprendra avec un cœur bon car le paradis les attend auprès de Toi ! »

Nous avons basculé dans la prière de louange.

De toutes façons la distinction entre les différentes formes de prière est théorique et pas du tout absolue. La prière est une attitude. Ses formes s’entremêlent et même se présupposent.

Quant à la prière de louange, nous y voyons à quel point la prière s’adresse toujours à Dieu. On ne se prie pas soi-même. Ce serait de l’auto-complaisance. On ne s’adresse pas non plus à des choses. Eventuellement on louera Dieu pour ses dons, mais ce ne sont jamais les dons qu’on loue, sinon le donateur. La prière est fondamentalement théocentrique : Dieu est au centre.

En même temps la louange est à sa façon un Amen à Dieu, un Oui. Oui, c’est bon ; oui, Père, tu es bon et ta création est bonne. Merci.

Mais nous pouvons dire que même la prière de demande est déjà liée à la louange, parce que elle reconnaît la présence de Dieu comme bienfaisante. C’est pourquoi elle dit à sa façon la foi, la charité et l’espérance, c’est-à-dire toute notre vie devant Dieu.

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3. Autre formes de prière

J’ai parlé des deux formes pour ainsi dire à l’extrémité de la prière : la demande et la louange. Mais il y a tant de prières dont je n’ai pas parlé.

Par exemple la prière de repentir, qui fait que nous ne restons pas enfermés dans la culpabilité, mais que, dans l’ombre de la Croix nous voyons la réalité du péché tout en vivant dans la conscience que nous sommes déjà libérés.

Une autre forme de prière est la répétition inlassable du nom de Jésus, éventuellement au rythme du souffle. Cette prière est particulièrement chère aux chrétiens d’Orient, mais aussi dans la tradition monastique.

Il y a encore la prière charismatique, plus communautaire, affective, festive.

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CONCLUSION

Revenons à la fin de notre parcours sur un point important : dans la prière chrétienne s’opère un changement de l’image de Dieu.

L’image  que nous nous faisons spontanément de Dieu se purifie. Souvent elle se brise sur ce qui peut causer de la souffrance : Dieu n’est pas comme nous le pensions.

C’est peut-être l’une des difficultés majeures de la prière. Nous voudrions que Dieu corresponde à nos rêves. L’écoute dans la prière, l’accueil de la parole de Dieu comme nourriture de notre prière, convertit ces images irréelles.
Si Dieu est vraiment Dieu, n’est-il pas normal qu’il frustre nos phantasmes et qu’il n’entre pas nécessairement dans notre jeu affectif ?

N’est-ce pas l’épreuve de toute relation humaine ? Combien d’agressivité dans un couple quand on découvre que l’autre n’est pas selon l’idée qu’on s’en faisait. Mais quelle erreur quand on refuse de s’ajuster à sa réalité et de l’aimer en vérité au lieu de s’accrocher obstinément à ses rêves.

En soi ce travail de purification est normal.
Même Jésus a dû le faire. S’agit-il d’autre chose quand il crie sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mc 15, 24).

Et quand nous adorons le Crucifié, ne sommes-nous pas très loin du Dieu qui ne serait que la projection de nos désirs inconscients ? Qui adore spontanément un supplicié ? Quand Dieu se présente sous les traits du Christ crucifié nous sommes bien obligés de revoir complètement notre image de Dieu.

J’ai dit aussi comment saint Paul a dû pour ainsi dire revoir son image de Dieu, quand il a éprouvé « l’écharde dans sa chair » et que la prière ne la lui enlevait pas, mais permettait de vivre la puissance de Dieu dans sa faiblesse.

Concluons : une telle adoration du Père, guidée par son Esprit et selon sa vérité révélera à chacun une lumière du mystère divin qui l’engendrera à la vraie Vie, suivant la grâce et sa destinée personnelle. Ce qui est certain pour tous, c’est que toujours ce mystère sera au-delà de ce que nous pourrons en imaginer et en dire, toujours Dieu sera autre et au cœur de la communion toujours restera cette part de silence, lieu de l’Altérité… et de la Joie (parfois douloureuse) en Dieu.