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| Conférence du frère Lode |
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Frère Lode VAN HECKE, En Esprit et en Vérité Méditation chrétienne sur la prière. Conférence donnée à Arlon
INTRODUCTIONBonsoir à toutes et à tous. Si Jésus nous a enseigné une prière spécifiquement chrétienne, le « Notre Père », il nous a aussi laissé une indication fondamentale sur la nature de sa propre prière : les vrais adorateurs adoreront le Père en étant guidés
Cest donc à cette double exigence que le chrétien doit sans cesse éprouver son cheminement de prière : comment sinon prendre au sérieux cet autre verset de saint Jean au chapitre 14 : Jésus est «le Chemin, la Vérité et la Vie » (v. 6) ? Considérons ce qui a trait à cette essence de la prière chrétienne en mettant en avant quelques aspects (non exhaustifs) de ce que cela représente concrètement. Ainsi, ma conférence aura deux parties : « prier selon sa vérité » et « guidés par son Esprit ». {mospagebreak} PRIER SELON SA VERITE1. a Dieu est AutreLexpression « selon sa Vérité » indique bien que ce nest pas la part de vérité qui est mienne sur laquelle porte ma prière. Rappelons dabord quelque chose de toute simple et qui vaut pour toute prière, dans nimporte quelle religion ou même en dehors dun contexte religieux déterminé. Dans la prière on sadresse toujours à quelquun. On ne connaît peut-être pas son identité, ou on ne veut pas lui donner un nom. Mais il est essentiel que celui à qui on sadresse soit autre, différent de soi-même, et quil soit reconnu est respecté et reconnu dans son altérité. En toute prière importe aussi que cet autre soit plus grand. Quand nous prions, nous ne faisons pas dintrospection. Ceci est vrai dans toutes les religions. Dans la prière la relation est toujours asymétrique. Dieu nest pas un « copain » - aussi quand nous lappelons Père et même abba, papa à la suite de Jésus. Il est autre et plus grand. Comme le dit le Notre Père : il est « aux cieux ». Cest donc vrai aussi dans la foi chrétienne. La grandeur de Dieu y prend pourtant cette forme si paradoxale dun plus grand qui sidentifie au plus petit, au point quun centurion dira dun crucifié : « Vraiment celui-ci était fils de Dieu » (Mt 27, 54) {mospagebreak} 1. b Le silenceComment saisir laltérité de Dieu, le tout-Autre, sans se mettre dans le seul lieu quelque peu proportionné à son mystère : le lieu du silence ? Mais ce silence nest pas un vide. Il est traversé par la Parole de Jésus, le Verbe. Cest ainsi que la prière est dabord écoute. Jésus naime pas la répétition de trop de paroles : « Dans vos prières, ne rabâchez pas comme les païens : ils simaginent quen parlant beaucoup ils se feront mieux écouter. Nallez pas faire comme eux ; car votre Père sait bien ce quil vous faut, avant que vous le lui demandiez. ! » (Mt 5, 7-8) 1. La prière commence plutôt dans la parole entendue, dans lécoute.La bible revient constamment sur cette attitude fondamentale. Nous devrions faire nôtre la merveilleuse phrase du jeune Samuel: « Parle, Seigneur, ton serviteur écoute » (1 Sam. 3, 10). Peut-être cela mettra-t-il mon désir à lépreuve. Mais grâce à lécoute, jentre en relation. Il suffit dentendre les difficultés dans les couples pour mesurer les conséquences dune absence découte mutuelle. Lautre disparaît et à la longue la relation casse.
Remarque : Dans la tradition judéo-chrétienne (biblique) lécoute est plus importante que la vision. Quand on dit cela aujourdhui, les gens ont souvent lair étonné. Peut-être parce que notre société est une société de limage. Mais tous les auteurs spirituels insistent sur le fait que voir Dieu est réservé pour plus tard. Pensons au récit du buisson ardent. Moïse est curieux de voir ce phénomène étrange dun buisson qui brûle sans se consumer. Il sapproche donc pour mieux voir. Mais Dieu le retient immédiatement : «Napproche pas dici ». Moïse doit plutôt écouter comment Dieu se révèle: « Je suis le Dieu de ton père
je suis celui qui suis » (Ex. 3, 5.14). Nous pourrions rappeler toute une série dautres textes qui vont dans le même sens. Dans le Nouveau Testament il y a par exemple la scène de la Transfiguration. Les apôtres sont évidemment saisis par la transformation qui a lieu en Jésus sur la montagne. Mais ils partent de là avec dans les oreilles la voix de Dieu qui disait : « Celui-ci est mon fils bien-aimé ; écoutez-le. » De cette injonction saint Bernard de Clairvaux tire la conclusion : « Garde donc la parole de Dieu à la manière dont tu peux le mieux conserver la nourriture de ton corps. Il faut quelle soit entraînée, pour ainsi dire, dans les entrailles de ton âme, quelle passe dans lélan de ton désir et dans ta manière de vivre. Mange le bien, il fera les délices de ton âme par sa qualité nutritive. Noublie pas de manger ton pain : il ne faut pas que ton cur se dessèche ! » (Sermon V pour lAvent, 2) Dans lApocalypse nous lisons dailleurs cette jolie expression : « prends le livre et mange-le ! » (Apoc. 10, 8-10). 2. Nous écoutons Jésus parce que sa prière est la norme de notre prière. Oui, Jésus inspirait ses disciples quand il priait, au point quils lui demandaient : « Seigneur, apprends-nous à prier » (Lc 11, 1). Vous voyez comment dans la prière chrétienne quelque chose bascule. Au centre nest plus celui qui prie, mais Dieu qui est prié. Il y a un mouvement de lhomme vers Dieu, dans la confiance que Dieu est lamour en personne et ne peut que vouloir le bien de lhomme, même si peut-être lhomme ne comprend pas la réponse, ou lapparente non-réponse. Ecoutons la promesse que saint Benoît formule dans le prologue de sa règle pour les moines. Il dit la promesse du Seigneur lui-même, en des termes empruntés au prophète Isaïe. « Lorsque vous agirez de la sorte, mes yeux seront sur vous et mes oreilles attentives à vos prières, et avant même que vous ne minvoquiez, je vous dirai : Me voici (Is 58,9) ». Cest que Dieu nous cherche avant que nous le cherchions. {mospagebreak}
1. c LengagementNous percevons maintenant que prier « selon sa Vérité » demande de notre part un engagement constant et assidu. La prière a plusieurs choses en commun avec lart et lamitié. Par exemple, lamour suppose un engagement constant - sinon il saffaiblit et le musicien doit sexercer beaucoup pour être à même dinterpréter une pièce. La prière implique à son tour une pratique assidue. On apprend la prière en priant, en priant souvent et dans des situations très diverses. Cest en ce sens que prier est un travail. Elle requiert comme tout travail, de la compétence. La prière est donc une « ascèse ». {mospagebreak}
1. d Le discernementNotons aussi que tout engagement - pour quil reste dans le temps source de vie et de liberté - doit être évalué, concrètement réajusté. Cela demande un bon discernement qui, dans la vie de prière, est dautant plus nécessaire que Dieu ne me parle pas « en direct », comme le ferait un conjoint, un ami, un collègue. Cest pourquoi il est bon de pouvoir parler de sa prière à quelquun qui a de lexpérience et peut donner des conseils. A quelquun qui est en même temps capable de discerner luvre de lEsprit dans notre vie. Cela suppose évidemment que lui ou elle pratique la prière. Il aidera par exemple à garder la bonne mesure. Il sait comment se comporter avec les distractions. Il connaît les tentations qui sont propres à une vie de prière. Pour atteindre une certaine profondeur son aide est indispensable. Cest dailleurs par le contact direct avec des personnes qui prient que nous apprenons la prière, plus que par des livres ou des exposés théoriques. On prie pour ainsi dire par contagion. Comme on apprend lart en « empruntant les yeux, les oreilles » dun parent, dun ami, dun maître. {mospagebreak} PRIER GUIDES PAR SON ESPRITTout ce qui précède nest que bien peu si ma prière ne se laisse pas guider pas lEsprit du Père : lEsprit Saint. Nous voici dans la deuxième partie de cette conférence. 2.a Un acte de foi.Prier est dans son essence un acte de confiance un acte de foi en lEsprit. Ce nest plus simplement un travail de ma part dans un engagement constant. Prier devient bien plus une libre acceptation du travail de lEsprit en moi. Sans la prière la foi se vide delle-même et lespérance se meurt car la vraie prière chrétienne est celle de Jésus en moi : « si je prie, ce n'est plus moi mais le Christ qui prie en moi » (Gal 2,20). Et encore : « cest lEsprit Saint qui fait de nous des enfants de Dieu et qui nous permet de crier à Dieu : Abba, Père. » (Rom 8, 15) Voici donc la nature authentique dune prière chrétienne. La prière est la façon par excellence de vivre la foi. En fait, la foi ne précède pas la prière, comme si on pouvait les séparer. Il ne faut pas attendre dêtre croyant pour prier. On devient croyant en priant. Sans la prière la foi est comme exsangue. Sans la prière lespérance aussi se meurt, parce quon reste dans lautosuffisance. Et la charité se réduit à la philanthropie.
{mospagebreak} 2.b La gratuité.Comme « Dieu est Amour » (1Jn 3, 8) la prière chrétienne sépanouira au cur de la plus belle vertu de lamour : la gratuité. Je reviens ici à ma comparaison avec lamitié et lart. Cest comme le bonheur. En tout ce que nous faisons, nous aspirons quelque part au bonheur. Mais celui qui est trop obsédé par le bonheur devient progressivement incapable den jouir. Cest une loi paradoxale, mais qui se vérifie partout. Seul est capable de bonheur, celui qui a le sens de la gratuité, qui lâche prise. Cest lui qui reçoit le bonheur par surcroît. Le bonheur vient se déposer sur notre épaule comme un papillon, quand nous ne lattendons pas. Quand nous essayons dattraper le papillon, il senvole et nous abandonne. Que signifie quune société la nôtre, la seule qui par la publicité veut faire croire que le bonheur sachète ou sacquiert par leffort est qualifiée de « société dépressive » ? 2. Le paradoxe est que la gratuité donne sens à la vie. La prière, comme lamitié et lart, tire toute son efficacité du fait quelle ne sert à rien et pourtant fait vivre. On peut tout avoir et ne pas savoir pourquoi on se trouve sur la terre. On peut être pauvre, mais rayonner la vie, parce quon a des amis fidèles, ou parce quon est capable dapprécier la musique de Mozart. Jai un ami qui a survécu grâce à Mozart. Ce quaucun psychologue ni aucun médicament pouvaient faire, Mozart la réalisé. Mozart est donc bien efficace. Et pourtant il ne sert à rien : on ne mange pas sa musique et elle ne vous donne pas un toit sur la tête. Cest la même chose avec la confiance en Dieu dans la prière. Son efficacité est dabord dun autre ordre. 3. À ce niveau dauthenticité la prière chrétienne est aussi spontanéité, celle de la LIBERTE. Ecoutons Thérèse de Lisieux. Elle le dit sans complication : {mospagebreak} a. Le corps.Si la parole est essentielle dans la foi chrétienne, noublions pas le rôle du corps, comme nous le faisons trop souvent. Et pourtant, liconographie chrétienne nous fait voir des gestes qui ont été utilisés à travers les siècles. Etre debout, bien droit devant Dieu, littéralement, corporellement, quelle beauté. Le corps expressif dit quelque chose que même les mots ne sauraient dire. Dans la danse ou le ballet le corps montre à quel point il a son propre langage.
b. Le recueillementJe ne parlerai pas ici des méthodes de prière, des multiples façons de faire. Jindique seulement lécoute comme point de départ indispensable, parce quelle est tellement menacée par le bruit et les distractions qui nous entourent de toute part. En dautres termes, Quand je passe du travail à la prière, pendant tout un temps, ce sont des idées autour du travail qui reviennent à lesprit. Nous avons besoin dun temps de « déconditionnement ». Alors, lécoute peut devenir prière méditative. On sabandonne à la signification des mots dans la bible ; on laisse couler en soi un chant ; ou on accueille le message exprimé dans une icône, ou dans un autre symbole (la lumière par exemple) ou encore dans une personne, qui est un modèle didentification. Nous laissons agir le message en notre cur réceptif. Et la parole opère vraiment quelque chose. Petit à petit on reçoit un sens à sa vie, on fait lexpérience dune plus grande union à Dieu. c. les psaumesNous pouvons regretter davoir perdu la spontanéité de lenfant. La souffrance inhérente à toute vie humaine en est la première cause : les déceptions, les contraintes, mais aussi les mauvaises habitudes, les envies, la violence intérieure, lagressivité. Il faut traverser péniblement toute une épaisseur qui sclérose notre cur, pour entendre la puissance salvifique des mots, pour recevoir ce que Dieu même murmure en nous, pour devenir
« enfants de Dieu ».
Une réponse : Jai dit que les horreurs de la vie peuvent détourner de la foi certaines personnes. Comment expliquer la souffrance si Dieu est bon ? Cette question est incontournable. d. la prière communautaireIl faudrait encore développer laspect communautaire de la prière. limportance de prier ensemble et Les deux sont aussi nécessaires. A Orval, le mercredi soir à 19 :30 jinvite quelque fois des jeunes retraitants à assister à la demi heure de prière silencieuse de la communauté. Un jour, un de ces jeunes qui fait de lalpinisme me dit au moment de lévaluation: jaime bien la solitude et je suis habitué à rester seul à contempler les montagnes. La nature est grandiose. Pourtant jai été autrement impressionné ici. Je lui demande : pourquoi ? Il répond : parce que cétait un silence partagé avec la communauté et que cela se passait dans léglise. Il va de soi quil ne suffit pas dêtre entouré par les autres. Nous le sommes tout le temps. Et on lest beaucoup plus en pleine rue. Ce jeune a fait lexpérience de la communion. Cette communion a été ressentie dans un groupe priant, même si cétait une prière en silence. Mais dans la prière, la communion va bien au-delà des murs de léglise ou du monastère. La communion avec léglise universelle fait toujours partie de la prière - même la plus solitaire - ; comme la solidarité avec les hommes et femmes qui sont nos frères et nos surs de par le monde. Comment se sentir seul, isolé, quand on est conscient quau même moment des milliers de personnes sur notre terre sadressent à Dieu ? Les paroles des psaumes aident dailleurs à cette solidarité.
Les alléluias grégoriens ont cette propriété dêtre une jubilation tout en respectant la souffrance quon peut ressentir au même moment.
e. formes de prière1 Prière de demande et dintercession Parlons de quelques formes de prière et dabord de la prière de demande. Elle rencontre pourtant des difficultés chez lhomme moderne. La prière de demande montre justement que lhomme laisse tomber son autosuffisance pour se tourner vers quelquun dautre. En ce faisant il quitte lisolement qui est propre à lorgueil. Avoir lhumilité de reconnaître ses besoins fait entrer en relation avec les autres et avec lAutre (qui est Dieu). Exactement comme lenfant découvre les personnes autour de lui quand il sadresse à eux, poussé par ses besoins vitaux. Nous avons toujours besoin de cette brèche dans notre autosuffisance pour élargir notre monde. Que cette prière ait besoin dêtre purifiée, cela va de soi.
Nest-il pas frappant que de nos jours des personnes quittent léglise parce quelle présenterait une image trop anthropomorphe - trop humaine - de Dieu et que, quelque temps après, ces mêmes personnes se livrent à des superstitions de tout genre ? Là où la foi diminue la crédulité augmente. Cest très fréquent. Saint Paul témoigne de la mise à lépreuve de sa prière. Il attendait autre chose de la prière que ce quelle lui offrait. Il comptait sur elle pour être libéré de ce quil appelait « lécharde dans sa chair ». Nous ne savons pas de quoi il sagissait exactement et peu importe. Sans doute Paul ne voulait-il plus porter le poids dune souffrance qui était terrible pour lui. Mais il était aussi convaincu que cétait dans lintérêt de Dieu et de lévangélisation. Il écrit lui-même : « Par trois fois cela veut dire en langage biblique : souvent - jai prié le Seigneur pour que cette écharde séloigne de moi. Mais il ma répondu : Ma grâce te suffit : car ma puissance se réalise dans la faiblesse. » (2Co 12, 7-9). La prière de Paul nest donc pas exaucée. Dieu nest pas du tout celui quil simaginait, quelquun qui enlève la souffrance par un tour de passe-passe magique. Paul fait par contre lexpérience que Dieu reste à ses côtés « dans la faiblesse ». Et tout en sabandonnant à Dieu « dans la faiblesse », Paul devient petit à petit conforme au Christ Crucifié, Celui qui le ressuscitera plus tard et qui en quelque sorte le ressuscite déjà. Le Notre Père reste ici évidemment la prière modèle par excellence.
La prière fait prendre aussi conscience que lEsprit Saint habite les autres comme moi. Voilà ma première solidarité, plus importante que tous les murs qui nous séparent. Jésus nous encourage à demander lEsprit Saint: « Si vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il lEsprit Saint à ceux qui len prient. » (Lc 11, 13) LEsprit crée louverture en nous, qui nous permet daller vers les autres et vers Dieu, vers les autres en Dieu. Grâce à lui, Jésus vit en nous nest-il pas lEsprit de Jésus ? mais aussi, par lamour les autres vivent en nous. Aimer, nest-ce pas recevoir les autres au plus intime de notre cur ? Voilà pour la prière de demande et dintercession. {mospagebreak} 2. Laction de grâce et la louange A lautre extrême de léventail des formes de la prière il y a laction de grâce et la louange. Elles jaillissent spontanément quand je reconnais Dieu comme étant présent effectivement dans les événements et dans les autres. Sa grandeur fait chanter notre cur. Que le merci soit possible quand une situation est au pire, jen veux pour preuve le testament dun de mes frères trappistes, le frère Christian de Chergé, dont on a trouvé le testament après quil avait ait égorgé en Algérie avec six autres frères il y a exactement dix ans. Cest pour moi un des textes religieux majeurs du vingtième siècle. Nos frères de Tibhirine en Algérie savaient ce quils risquaient en restant dans le pays, entouré de morts et de menaces répétées. Je lis les dernières phrases du Père Christian adressées davance à celui qui le tuerait. Jajoute immédiatement quà travers les destinataires, ce testament est une confession et une prière. Il écrit : «Dans ce MERCI où tout est dit, désormais, de ma vie, je vous inclus bien sûr, amis d'hier et d'aujourd'hui, et vous, ô amis d'ici ! Et toi aussi, l'ami de la dernière minute cest-à-dire le tueur - qui n'aura pas su ce que tu faisais. Oui, pour toi aussi je le veux ce MERCI, et cet "A-DIEU" en-visagé de toi. Et qu'il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s'il plaît à Dieu, notre Père à tous deux. AMEN ! ». Celui que le Père Christian remercie, à travers les personnes, est finalement Dieu, même Dieu à travers son tortionnaire. Ici laction de grâce est aussi pardon et devient même jubilation. La prière est le merci explicitement tourné vers Dieu : « Père, je te remercie. » Si jai mis la prière de demande au début en disant que cest de toutes façons par là que lon commence à prier, ici, je mets la prière daction de grâce avec la louange à lautre bout de la chaîne, parce que cest la forme de prière la moins naturelle. Anthropologiquement parlant, remercier nest pas spontané chez lhomme. Un enfant doit apprendre à dire merci. Cest ainsi quil prend conscience quil nest pas seul et que tout ne lui est pas dû. Quand on dit « merci » on est conscient quon sadresse à quelquun, à une personne. On ne dit pas merci à une chose. Un enfant qui na pas appris à remercier reste narcissique et ne saura jamais vivre des relations satisfaisantes. Mais ne sommes-nous pas souvent enfantins, immatures, devant Dieu, nayant pas appris à voir sa présence dans la création et dans les autres, ni en nous-mêmes ? La prière nous rend sensibles à cette dimension de la réalité. Comme lêtre humain montre son degré de maturité dans sa capacité de reconnaissance, nous montrons aussi que nous sommes adultes dans la foi par laction de grâce. Quand Thérèse de Lisieux dit que « tout est grâce », elle exprime en même temps la maturité de sa foi. Elle fait écho à saint Paul qui demande : « Quas-tu que tu naies reçu ? » (1Co 4, 7) Et dans leucharistie, nous faisons de toute notre vie une prière eucharistique, cest-à-dire une action de grâce. Dieu sy donne gratuitement. Nous reconnaissons ce don et nous sommes reconnaissants pour le don. En faisant de notre vie un don jusque dans la mort, notre mort est transfigurée en vie nouvelle. Souvenons-nous de la dernière strophe du cantique des créatures de François dAssise : « Loué sois-tu, Seigneur, pour notre sur la Mort que personne ne peut éviter. Quel malheur pour ceux qui meurent avec un cur mauvais ! Mais quel bonheur pour ceux qu'elle surprendra avec un cur bon car le paradis les attend auprès de Toi ! » Nous avons basculé dans la prière de louange. De toutes façons la distinction entre les différentes formes de prière est théorique et pas du tout absolue. La prière est une attitude. Ses formes sentremêlent et même se présupposent. Quant à la prière de louange, nous y voyons à quel point la prière sadresse toujours à Dieu. On ne se prie pas soi-même. Ce serait de lauto-complaisance. On ne sadresse pas non plus à des choses. Eventuellement on louera Dieu pour ses dons, mais ce ne sont jamais les dons quon loue, sinon le donateur. La prière est fondamentalement théocentrique : Dieu est au centre. En même temps la louange est à sa façon un Amen à Dieu, un Oui. Oui, cest bon ; oui, Père, tu es bon et ta création est bonne. Merci. Mais nous pouvons dire que même la prière de demande est déjà liée à la louange, parce que elle reconnaît la présence de Dieu comme bienfaisante. Cest pourquoi elle dit à sa façon la foi, la charité et lespérance, cest-à-dire toute notre vie devant Dieu. {mospagebreak} 3. Autre formes de prière Jai parlé des deux formes pour ainsi dire à lextrémité de la prière : la demande et la louange. Mais il y a tant de prières dont je nai pas parlé. Par exemple la prière de repentir, qui fait que nous ne restons pas enfermés dans la culpabilité, mais que, dans lombre de la Croix nous voyons la réalité du péché tout en vivant dans la conscience que nous sommes déjà libérés. Une autre forme de prière est la répétition inlassable du nom de Jésus, éventuellement au rythme du souffle. Cette prière est particulièrement chère aux chrétiens dOrient, mais aussi dans la tradition monastique. Il y a encore la prière charismatique, plus communautaire, affective, festive. {mospagebreak} CONCLUSIONRevenons à la fin de notre parcours sur un point important : dans la prière chrétienne sopère un changement de limage de Dieu. Limage que nous nous faisons spontanément de Dieu se purifie. Souvent elle se brise sur ce qui peut causer de la souffrance : Dieu nest pas comme nous le pensions. Cest peut-être lune des difficultés majeures de la prière. Nous voudrions que Dieu corresponde à nos rêves. Lécoute dans la prière, laccueil de la parole de Dieu comme nourriture de notre prière, convertit ces images irréelles. Nest-ce pas lépreuve de toute relation humaine ? Combien dagressivité dans un couple quand on découvre que lautre nest pas selon lidée quon sen faisait. Mais quelle erreur quand on refuse de sajuster à sa réalité et de laimer en vérité au lieu de saccrocher obstinément à ses rêves. En soi ce travail de purification est normal. Et quand nous adorons le Crucifié, ne sommes-nous pas très loin du Dieu qui ne serait que la projection de nos désirs inconscients ? Qui adore spontanément un supplicié ? Quand Dieu se présente sous les traits du Christ crucifié nous sommes bien obligés de revoir complètement notre image de Dieu. Jai dit aussi comment saint Paul a dû pour ainsi dire revoir son image de Dieu, quand il a éprouvé « lécharde dans sa chair » et que la prière ne la lui enlevait pas, mais permettait de vivre la puissance de Dieu dans sa faiblesse. Concluons : une telle adoration du Père, guidée par son Esprit et selon sa vérité révélera à chacun une lumière du mystère divin qui lengendrera à la vraie Vie, suivant la grâce et sa destinée personnelle. Ce qui est certain pour tous, cest que toujours ce mystère sera au-delà de ce que nous pourrons en imaginer et en dire, toujours Dieu sera autre et au cur de la communion toujours restera cette part de silence, lieu de lAltérité
et de la Joie (parfois douloureuse) en Dieu.
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