Homélie du dimanche 21 novembre 2010 - Christ Roi PDF Imprimer Email
Année 2010

1ère lecture : du second livre de Samuel (5,1-3)
2ème lecture : de la lettre de saint Paul Apôtre aux Colossiens (1,12-20)

Evangile : selon saint Luc (23,35-43)

« Amen, je te le déclare : aujourd'hui, avec moi, tu seras dans le Paradis » Lc. 23,43

Je suis très touché, ce matin, de réentendre ces paroles du Christ. En effet, c'est bien cet évangile de Luc qui m'a aidé, il y a trois ans, à vaincre toutes mes résistances et à accepter de devenir aumônier de prison.

Je me souviens que le premier contact avec le monde carcéral a été pour moi d'une violence inouïe. Tous ces fils barbelés, toutes ces caméras, les barreaux, les surveillants et tous ces hommes en cage, les uns sur les autres...

On a beau se dire qu'ils sont coupables, qu'ils ont peut-être fait des choses monstrueuses, qu'ils ne méritent aucun cadeau ; on a beau se dire que la prison les empêchera de faire encore du mal, que c'est là la place qu'ils méritent, qu'ils sont là comme un exemple pour dissuader d'autres à suivre le parcours de la criminalité ; une voix à l'intérieur de moi cependant, veut continuer de croire que le rêve de Dieu sur l'être humain est autre. Cette voix en moi, veut continuer à croire que tout homme, qui à un moment donné à été capable du pire, peut encore être capable du meilleur.

Et l'évangile de ce matin est là pour nous aider à relever ce pari ; le pari sur l'homme, le pari sur Dieu.

Mon rêve, alors ? Qu'un jour, si je frappe à la porte du paradis, ce ne soit pas Saint Pierre qui vienne m'ouvrir, ni sœur Emmanuelle, ou Mère Térésa. Non. Mais un de mes détenus. Et pourquoi pas, à plusieurs ?! Ce serait la plus belle surprise, le plus beau cadeau qu'ils puissent me faire. Ce serait surtout le plus beau cadeau qu'ils puissent se faire. Parce que, ne l'oublions pas, la toute première personne à avoir mis en premier les pieds au Paradis a été... un criminel !

Mais attention. Il ne faut pas oublier non plus qu'il y avait deux criminels aux côtés du Christ. Pourtant ce n'est qu'à un seul que le Christ dira : « Aujourd'hui, tu seras avec moi dans le Paradis ».

Pourquoi à un seul ?! N'étaient-ils pas tous deux criminels ?! Ne savaient-ils pas au fond, aussi bien l'un que l'autre, que le Christ pouvait les sauver ?! « N'es-tu pas le messie ? Sauve-toi toi-même, et nous avec » dira en effet le premier criminel.

Je remarque que notre sympathie va souvent tout naturellement vers le deuxième, comme si celui-ci était meilleur que le premier. Je conviens avec vous que le premier joue un peu son malin et qu'il est dans le registre de la provocation ; mais s'il y en a un des deux qui est généreux, il faut bien reconnaître que c'est lui. En effet, souvenez-vous de ce qu'il dira à Jésus: « Sauve-toi toi-même, et ‘‘nous'' avec ». Il aurait pu se contenter de dire : « Sauve-toi toi-même, et moi avec ». Mais non ! Tandis que le deuxième, lui, ne dira que : « Souviens-toi de ‘‘moi'' quand tu viendras inaugurer ton royaume ». Se rappeler de l'autre est bien loin de lui !

Alors, au final, qui est le plus égoïste des deux ?!

Comprenons, par là, que l'enjeu n'est pas d'ordre moral. Jésus n'est pas une sorte de justicier, de Zorro, qui puni les égoïstes parce que ce n'est pas bien d'être égoïste, et qui félicite les généreux parce que c'est bien d'être généreux. La question du salut, la question d'être ‘‘en phase'' avec soi-même, avec les autres et avec Dieu, est bien plus sérieuse que simplement une sorte de code de bonnes manières à suivre inconditionnellement.

Si le deuxième malfaiteur peut rentrer dans une dynamique de salut, de spirale vers le haut, vers le ‘‘ciel'', lui qui ne mérite rien de plus que le premier, c'est peut-être parce que tandis que le premier est en plein dans le déni et qu'il ne pense qu'à éviter la punition, le deuxième reconnait sa faute, et il accepte d'assumer la conséquence de ses actes (« Nous avons ce que nous méritons » dira t-il à l'autre). Et c'est là, je crois, toute la différence.

L'intelligence de ce deuxième malfaiteur a été de savoir éviter un double piège : d'une part, celui du déni de sa propre responsabilité, et d'autre part, celui de la culpabilité compulsive. Comment reconnaître ces pièges ? Dans le premier cas, la personne se dit : « tout ce qui m'arrive ce n'est pas de ma faute » ; dans le deuxième cas, la personne se dit : « tout ce qui m'arrive n'est que de ma faute ».

Deux extrêmes, aussi dangereux l'un que l'autre.

Réalisons alors que ce n'est pas le Christ qui interdit au premier malfaiteur l'accès au paradis. C'est lui-même qui s'interdit tout seul cet accès. Parce que, que l'on soit dans le déni de sa propre responsabilité ou que l'on soit dans une culpabilité malsaine, dans les deux cas nous restons prisonniers, qu'on le veuille ou pas, de notre propre ‘‘enfer''.

En effet, dans le premier cas, nous nous condamnons à devoir constamment trouver la faute chez les autres ; c'est le propre de celui qui se dit : « Si j'avais grandis ailleurs qu'à Charleroi, si mes parents n'avaient pas divorcés, si on ne m'avait pas provoqué, si l'Etat m'avait donné un boulot, si, si, si... alors je n'en serai pas là aujourd'hui ». Tandis que dans le deuxième cas, nous nous condamnons à nous mépriser et à nous auto-saboter ; c'est le propre de celui qui se répète tout le temps : « Je ne suis qu'un raté, un bon à rien, et c'est normal que personne ne veuille de moi, que personne n'arrive à m'aimer. C'est de ma faute, c'est comme ça et ça restera toujours comme ça ! ».

Moi-même, comme surement une bonne partie d'entre nous, je suis passé souvent par là. Sans compter d'ailleurs toutes les fois  -et cela n'arrangeait certainement pas les choses-  où je basculais de la culpabilité au déni, et du déni à la culpabilité. C'était l'enfer. Jusqu'au jour où une très chère amie a porté mon attention sur le fait qu'on pouvait très bien reconnaître et assumer ses propres responsabilités sans pour autant être forcement fautifs.

Je vous porte un exemple : si je roule en voiture et que lors d'un virage je rate le tournant parce que je suis saoul et que je tue un chien, là je suis responsable et fautif ; tandis que si je suis sobre et que je rate le tournant à cause d'une flaque d'huile sur la chaussée, là je suis responsable, parce que j'étais au volant, mais sans pour autant être fautif.

Voilà alors que je n'étais plus condamné à devoir tout le temps me justifier ou m'en vouloir outre mesure !

Me vient soudain à l'esprit, qu'il y a quelques mois, avant que je parte, je vous ai parlé de la différence entre correction et punition. On a vu que la correction relève et valorise tandis que la punition rabaisse et humilie. Je trouve que cette distinction peut éclairer davantage notre thème de ce dimanche sur la responsabilité et la faute. En effet, la faute demande d'intervenir par une correction tandis que la responsabilité non. Mais comme c'est dommage de réaliser que tant de fois, dans des circonstances d'échec, au lieu d'éprouver de la compassion vis à vis de nous-mêmes, nous arrivons même à nous punir, là où nous ne sommes que responsables !

En outre, savoir assumer ses propres responsabilités, sans pour autant prendre forcément sur soi toute la faute, nous aidera aussi à arrêter d'entretenir chez l'autre une habitude au déni. En effet, si tout est toujours de notre faute alors comment l'autre pourrait se remettre en question et grandir ?!

De plus, si on veut vraiment dire les choses comme elles sont, il faut reconnaitre que parfois, sans le vouloir, c'est nous-mêmes qui induisons l'autre à ce déni. En effet, combien de fois n'utilisons-nous pas par exemple l'expression « pardon » à la place de « désolé » ?! Cette confusion peut paraître à première vue anodine, mais le problème c'est que là où demander pardon sous-entend que nous nous reconnaissons fautifs, s'excuser sous-entend par contre que nous regrettons, oui, d'avoir pu blesser l'autre, mais que cela ne dépendait pas de nous, de notre volonté.

Si dans le premier cas nous pouvons nous engager à éviter de reproduire la même erreur une deuxième fois, dans le second cas nous ne pouvons pas garantir que dans le futur cela ne se reproduira pas.

En plus, si au lieu de nous reconnaître simplement désolé, pour une maladresse par exemple, ou pour un oubli, un imprévu ou un contretemps, nous demandons non seulement pardon, mais en plus nous ne précisons même pas sur quel aspect du problème nous nous reconnaissons fautifs, alors non seulement nous laisserons croire à l'autre que nous sommes réellement fautifs, plutôt que simplement responsables, mais en plus, nous le conforterons dans l'idée que nous sommes les seuls fautifs. Pour couronner le tout, nous ne pourrons même pas nous plaindre car, en demandant pardon à la place de nous excuser, nous lui avons donné nous-mêmes le droit de nous en vouloir et l'autorisation implicite de nous corriger, voir même de nous punir !

Et pour ceux qui voudraient se consoler en se disant qu'il s'agit quand même d'amour de prendre sur soi, j'ai envie de leur dire qu'à aucun moment le Christ n'a ni minimisé la faute du deuxième malfaiteur ni demandé pardon de le décevoir ou de ne pas être à la hauteur ! Il est simplement resté lui-même et l'a ouvert à une autre perspective : celle du paradis. Fini alors de se contempler le nombril ou de contempler le nombril des autres ; il est temps de lever le regard plus haut !

Alors rappelons-nous qu'il ne faut pas forcement être derrière des barreaux ou cloués à une croix pour être « prisonniers ». Que nous aussi, en cette fête du Christ-Roi, nous puissions laisser le Christ nous arracher aux enfers que tant de fois nous nous imposons à nous-mêmes, par une culpabilité compulsive, ou que nous imposons aux autres, par une incapacité d'assumer nos propres responsabilités et notre part de faute.

Reconnaissons une bonne fois pour toutes que c'est nous qui, la plupart du temps, serrons entre nos mains la clé pour ouvrir de l'intérieur la porte de notre propre prison. Et si enfin nous choisissions de nous en servir, plutôt que de continuer à nous en vouloir ou de continuer à en vouloir aux autres, à en vouloir à... Dieu ?!

N'attendons pas plus longtemps : vivre le paradis, c'est peut-être pour « aujourd'hui » !

Abbé Pietro CASTRONOVO - Vicaire à Saint-Martin