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| Homélie du dimanche 30 mai 2010 - Sainte Trinité |
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1ère lecture : du livre des Proverbes (8,22-31) Ce dimanche, l'Eglise nous invite à contempler le mystère de la Trinité. Elle sait, en effet, que nous ne pouvons pas espérer saisir qui est vraiment l'homme, tant que nous ne nous sommes pas d'abord posé la question de savoir qui est vraiment Dieu. Dieu seul, en effet, peut révéler à l'homme toute sa valeur, toute sa dignité ; et cela pour la simple raison qu'il nous a crées « à son image et à sa ressemblance ». Pas de saine et véritable anthropologie possible donc, sans passer par une saine et véritable théologie d'abord ! Voilà tout l'enjeu de la solennité de ce dimanche. Revenons alors à la Trinité. Saint Augustin a écrit un jour : « Tu vois la Trinité, quand tu vois la charité ». Il reste encore maintenant à savoir ce qu'est la ‘‘charité''. Surtout de nos jours, où tout semble nous parler d'amour, tout prétend satisfaire notre besoin d'amour, mais plus personne ne sait vraiment de quoi on parle. Personne aujourd'hui ne s'entend plus vraiment sur le sens à donner à ce mot, si banalisé. Voilà pourquoi, à ce propos, je me suis permis de m'inspirer de l'encyclique de Benoit XVI : « Dieu est amour ». Dans cette encyclique, le pape reprend la fameuse trilogie grécque : ‘‘philia'', ‘‘éros'' et ‘‘agapè''. Trois mots pour désigner trois manières différentes d'exprimer l'amour. Et ce qui est le plus intéressant, c'est qu'il affirme qu'en Dieu, les trois manières coexistent, ...éros compris ! Là aussi, il reste encore à savoir ce qu'on met derrière le mot ‘‘philia'', le mot ‘‘éros'' et le mot ‘‘agapè''. Si pour le mot ‘‘philia'', c'est encore assez simple, car on désigne par là l'affection amicale, tout devient plus compliqué pour ce qui concerne les mots ‘‘éros'' et ‘‘agapè''. Pourquoi ? Parce qu'on a souvent réduit « l'éros » à l'amour passionnel, qui ne chercherait qu'à posséder l'objet de son amour, tandis qu'on a idéalisé l'agapè à l'amour gratuit et désintéressé, qui ne chercherait qu'à s'offrir en sacrifice. Alors comment voulez-vous imaginer faire cohabiter ensemble ces deux manifestations si extrêmes de l'amour : l'amour égoïste du ‘‘que pour soi'' et l'amour totalement désintéressé du ‘‘que pour l'autre'' ?! Difficile à admettre tant que nous n'aurons pas accepté de porter un regard nouveau, celui de Dieu, autant sur le concept d'éros que sur celui d'agapè. Là où pour éros, par exemple, on entend souvent le besoin de posséder l'autre, Dieu y voit plutôt un souhait de communion et de réciprocité. C'est très différent ! Aux yeux de Dieu, en effet, l'éros n'a pour but que de chercher à éveiller chez l'autre une réponse d'amour. Il incarne la séduction si vous voulez, mais dans sa forme la plus riche et la plus noble, libre de toute connotation manipulatrice. C'est nous qui avons réduit l'érotisme à un travail de ‘‘boucherie'' où on découpe la personne en tranches plus ou moins appétissantes. Vous comprenez qu'une fois qu'a été ré-humanisé l'éros, l'agapè ne semble plus si utopique et inaccessible. C'est pourquoi, dans son encyclique, Benoît XVI nous met en garde face à la tentation de mettre en opposition éros et agapè. Il nous dit, au contraire, que ces deux formes d'amour sont complémentaires. Il arrivera même à affirmer que l'agapè sans éros n'est qu'une « caricature » de l'amour ! Si nous réduisons, par exemple, l'amour à un mouvement unilatéral, qu'est l'agapè, du don de soi (aussi bien par notre aide, que par notre soutien, par nos conseils, nos cadeaux, nos services, notre présence...), nous risquons de créer chez la personne aimée une dépendance à nous. Elle risque de croire qu'elle n'existe que ‘‘par nous''. Rappelez-vous la différence que nous avons abordée récemment entre une attitude maternelle et une attitude maternante. L'assistentialisme, tout comme le maternage, n'est pas de l'ordre de l'amour. Alors, aimer vraiment la personne en face de nous, ce n'est pas seulement la rassurer de notre amour, mais c'est aussi lui faire découvrir sa capacité à aimer. Et nous retrouvons là nos deux dimensions : l'agapè, pour faire en sorte que la personne se sente aimée, et l'éros, pour aider la personne à apprendre à sortir d'elle-même et devenir aimante à son tour. Mais attention, car si nous ne nous focalisons que sur l'éros, en essayant d'encourager la personne à sortir d'elle-même pour apprendre à aimer, sans d'abord lui révéler toute sa beauté, par un amour d'agapè, là aussi nous risquons de ne pas lui rendre vraiment service. En effet, à un moment donné, elle pourrait s'imposer de n'exister que ‘‘pour nous'', de ne vivre qu'en fonction des autres, mais sans vraiment se donner le droit de s'aimer et de chercher à être aimée. Et ce cas de figure est beaucoup plus fréquent que ce que l'on imagine ! Surtout dans le monde catho'. Alors, comment savoir si nous subissons l'éros ou si nous l'avons intégré, en étant d'abord la cible d'un amour d'agapè ? Une manière de le savoir, c'est de se demander si nous avons choisi librement et consciemment de nous mettre au service (par exemple du conjoint, des enfants, de ses parents malades, de son frère handicapé, d'une amie dépressive, d'une ONG en Afrique, voir même de tous les chats abandonnés du quartier...) ou si nous ne pouvons pas imaginer de faire autrement. Il existe trois expressions en français qui pourraient nous aider à savoir où nous en sommes dans l'amour. Ces trois expressions sont : « je t'aime », « tu es aimable » et « tu es aimant/e ». Dans le « je t'aime », il y a encore beaucoup d'amour propre ; nous sommes encore au centre de la relation. En effet, quelque part, la personne pourrait entendre par là que si nous n'étions pas là, elle ne serait pas aimée. Si nous arrivions à y intégrer l'expression : « tu es aimable », nous comprendrions mieux le sens de l'amour-agapé, cet amour qui ne cherche pas à se rassurer soi-même ou à simplement se mettre en valeur (comme cela pourrait arriver dans le « je t'aime » tout court) mais qui vise à mettre en valeur la personne en face. Maintenant, ce n'est pas encore tout. Pour que l'amour soit un vrai lieu de communion, à l'image de la communion trinitaire, il faut encore y intégrer l'amour-éros. Cet amour peut être symbolisé par l'expression : « tu es aimant/e ». Par là, on chercherait à mettre en valeur la personne par rapport à sa capacité d'aimer et de se donner, et non plus simplement par rapport à son droit d'être aimée. Comprenons alors qu'un seul « je me sens aimé » peut avoir chez la personne en face de nous un écho encore plus fort que si on lui disait dix « je t'aime ». En effet, par là elle peut se reconnaitre dans toute sa beauté aimante ; elle peut finalement se découvrir pleinement actrice de sa vie et de la vie des personnes qui l'entourent, et plus simplement spectatrice passive. Maintenant il faut savoir aussi, que si nous suscitons une réponse d'amour de la part de la personne, nous pourrions ne pas être la cible de cet amour. A ce moment-là, est-ce que nous choisirions quand même de l'aimer? Est-ce que, par amour, nous prendrions quand même le risque de souffrir ? En effet, il y a toujours un double risque en amour. L'agapè, par exemple, comporte l'effort de sortir de soi-même pour aller rejoindre l'autre dans son besoin d'être aimé, au risque d'être refusé ; l'éros comporte le risque de se trouver à l'origine de l'épanouissement de la personne, sans pour autant être le bénéficiaire direct de cet amour. Mais dans les deux cas, je crois que ce sont des risques qui valent bien la peine d'être vécus, parce que ce n'est qu'à ce moment là qu'on touche à ce qu'est vraiment le mystère intime du Dieu-Trinité, lui qui vivait pleinement ces trois dimensions de l'amour, et qui pourtant a choisi de prendre le risque de souffrir en voulant introduire l'homme dans sa Trinité. Est-ce que ce matin nous aussi nous acceptons vraiment de prendre le risque d'aimer, de nous engager aussi bien dans l'agapè que dans l'éros ? Si c'est le cas, alors cette fête de la Sainte Trinité, cette fête de l'amour tri-dimensionnel, ce dimanche est aussi pleinement notre propre fête. Abbé Pietro CASTRONOVO - Vicaire à Saint-Martin |



