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| Homélie du dimanche 14 février 2010 |
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1ère lecture : du livre de Jérémie (17,5-8) « Heureux, vous les pauvres : le royaume de Dieu est à vous ! Heureux, vous qui avez faim maintenant : vous serez rassasiés ! Heureux vous qui pleurez maintenant : vous rirez ! etc... » Lc.6,20 Dites-moi : vous vous voyez aller dire à un mendiant, qui meure de froid sous trois couches de cartons : « Quelle chance tu as, mon gars, parce qu'un jour tu auras une belle place au chaud dans le royaume des cieux » ; ou encore, vous adresser à une femme qui pleure son fils mort dans un accident de voiture en lui disant : « Ne vous inquiétez pas, vous verrez qu'un jour ça passera, vous n'aurez plus mal ; vous arriverez même à en rire » ?! Quand Jésus Christ affirme : « Heureux vous les pauvres, heureux vous qui avez faim, heureux vous qui pleurez... », il n'est en train de s'adresser ni à ce mendiant qui meurt de faim ni à cette femme en deuil, mais bien à ses disciples (« Regardant alors ses disciples Jésus dit : Heureux, vous... »), parce qu'eux, ses disciples sont sensés comprendre de quelle pauvreté, de quelles larmes, de quelle faim le Seigneur est en train de parler. Cette page d'évangile, en effet, n'est pas là pour offrir une quelque consolation, ne fut-ce que dans l'Au-delà, aux pauvres gens, à tous ceux qui n'ont ni les moyens ni la force de caractère de s'affirmer et de changer leur vie. Sinon Marx aurait eu raison de dire que la religion est ‘‘l'opium'' du peuple. Sans compter qu'une telle religion risquerait d'emprisonner encore plus l'homme dans une forme de résignation humiliante et autodestructive, qui n'aurait d'issue qu'après la mort. Il faut se dire que cette page des Béatitudes s'adresse d'abord à des disciples, c'est-à-dire à des gens qui, à la suite du Christ, ont déjà commencé à faire une expérience de bonheur. Et non pas parce qu'ils étaient pauvres de cœur, ou parce qu'ils ont pleuré beaucoup, ou parce qu'ils ont été miséricordieux. Ici Jésus Christ est en train d'affirmer heureux des hommes et des femmes qui, par le fait d'avoir déjà commencé à avoir un cœur de pauvre, un cœur sensible à la souffrance des autres et encore capable de pleurer, un cœur ouvert à ceux qui sont dans la misère, ont pu faire l'expérience que le vrai bonheur consiste à arrêter de défendre son argent, son temps, sa ‘‘vie'' pour commencer à se donner. S'ils sont heureux, c'est parce que, par là, ils ont déjà commencé à goûter ce ‘‘ciel'', ce royaume de Dieu ! Comprenons alors que ce qui nous rend heureux, c'est tout ce qui nous aide à sortir d'une logique purement égoïste et individualiste pour nous faire rentrer dans la logique de Dieu. Et dans cette logique, qui est le vrai ‘‘pauvre'' ? Le vrai pauvre est celui qui n'a rien à défendre. Mais on peut très bien être pauvre tout en cachant au-dedans de soi un cœur de riche, un cœur plein de besoins, plein de revendications, plein de droits. C'est pourquoi on peut être pauvre extérieurement sans être vraiment heureux intérieurement. Alors, pour mieux rentrer dans la profondeur de cette page des Béatitudes de Luc, et en intégrant les Béatitudes de Mathieu, nous pourrions dire : Heureux les pauvres, oui ; mais les pauvres qui portent en eux un cœur libre, un vrai cœur de pauvre. Heureux les doux, oui ; mais les doux qui, ayant le choix, ont préféré rentrer en relation aux autres par la force de la douceur plutôt que par celle de la violence et de l'agressivité. Heureux ceux qui pleurent, oui ; mais ceux qui pleurent d'abord sur leurs péchés, sur leurs manques d'amour, avant de pleurer en victime. Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, oui ; mais faim et soif de la justice de Dieu, la justice par laquelle on peut distinguer le péché du pécheur, en sachant juger l'un sans condamner l'autre. Heureux les miséricordieux, oui ; mais ces miséricordieux qui arrivent à avoir un cœur capable de battre tant pour les ‘‘malheureux'' que pour les ‘‘misérables'', parce qu'ils savent reconnaitre que la plus grande misère, c'est la misère morale, la misère de ne pas savoir aimer. Etc. C'est à la lumière de ces bénédictions que nous pouvons ressentir toute la tristesse et le désarroi du Christ lorsqu'il doit reconnaitre malheureux ces riches qui sont esclaves de leurs richesses, soumis à des besoins toujours plus tyranniques, torturés par la frustration de ce qu'ils voudraient avoir et qu'ils n'ont pas encore. Malheureux les repus, tous ceux qui, en ayant perdu de vue le sens profond des choses, se résignent à vivre en courant après le plaisir, en efflorant la vraie vie. Malheureux ceux qui ne savent plus pleurer avec ceux qui sont dans la tristesse, parce qu'ils ont appris à nier leurs sentiments, coupés totalement de leur ressenti, par peur d'avoir encore mal, par peur d'ouvrir à nouveau des blessures peut-être mal cicatrisées. Malheureux tous ceux qui sont enfermés dans la logique du paraître, et qui ne savent plus se libérer du regard des autres. La bonne nouvelle, ce matin, c'est que si on se retrouve dans cette dernière catégorie, celle de ceux qui se reconnaissent malheureux, donnons-nous alors le droit de donner un tournant à notre vie. Aujourd'hui, même. Ne nous condamnons pas à souffrir tout le reste de notre vie sous prétexte que c'est déjà trop tard. Ne faisons pas alliance avec notre souffrance, avec notre amertume, avec notre découragement ; ils sont nos pires ennemies. Ne leur laissons pas tout ce pouvoir de décider de notre vie. Courage, ces malédictions dans la bouche du Christ ne sont qu'un appel à la vie, à revenir à la vraie vie. Parce que la vie, si nous le décidons, est là, devant nous ; et non plus derrière nous. Abbé Pietro CASTRONOVO - Vicaire à Saint-Martin |



